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Le Cœur d’Or

~ par Janet Lumb

(Article pour « Vancouver Rice Paper », Dec. 2000 - Traduction : Milton Tanaka)

« Maman, êtes-vous à la maison ? » criions-nous pendant que nous descendions
vers le vestibule pour répondre au téléphone.

« Non, je ne suis pas là de tout », répondait-elle en courant autour de la maison, « je me maquille. »

Je me tiens toujours occupée comme musicienne saxophoniste, activiste sociale et aussi comme directrice du Festival du patrimoine asiatique de Montréal. Ma mère, Jean Betsy Lumb est aussi occupée, au centre d’une famille de 23 personnes qui inclut ses neuf petits-enfants. Elle a plus d’énergie que toute la famille mise ensemble et elle continue, chaque jour, à perfectionner son état d’âme et son physique en réussissant à se pencher et à toucher ses orteils sans aucun effort à l’âge de 81 ans. Ma mère est ma source d’inspiration.

J’ai été élevée dans, il me semble, une famille chinoise-canadienne typique. Mes parents avaient une petite épicerie, une blanchisserie et un restaurant chinois.

Ma mère a toujours été très fière de la façon dont elle nous a éduqué, d’où son sens de responsabilité de notre arrivée au monde :

« J’ai donné naissance à trois garçons et précisément après, à trois filles » disait-elle toujours avec un air coquin.

Il y a beaucoup de familles d”immigrants qui expérimentent le phénomène de la « congélation dans le temps. » Je me réfère à l’expérience de la diaspora, celle de l’arrivée à la nouvelle terre d’accueil où les traditions sont congelées et passées de génération en génération. Notre grand-père était un « Toisan » de Canton qui est venu au Canada en 1899 en apportant avec lui les traditions de la dynastie Ching. Les rituels confucéens et les superstitions étaient considérés sacrés à l’époque, on devait respecter l’autorité et faire honneur aux obligations familiales.

Le quartier de ma jeunesse à Toronto était dur. Mes parents étaient vraiment stricts sur notre comportement, leur prévoyance nous gardant loin de la rue. Notre enfance se résumait à, soit aller à l’école de langue chinoise, soit à prendre des jeannettes ou à suivre des leçons de bâtons de marjorettes de 17 à 19 heures. Les week-ends, on travaillait au restaurant Kwong Chow et on allait ensuite aux leçons de danse à l’association de la famille Tong. Le dîner en famille venait ensuite.

« Ton père travaille très fort, le dîner est le seul moment où nous pouvons nous réunir ensemble. Vous allez tous être ici ce soir ! » semonçait ma mère.

Elle nous a imprégné de ses valeurs , de l’importance de la famille et de la communauté, du respect pour les autres et pour soi-même. Cela nous disait que nous devions être fières d’être chinoises.

Nous ignorions à l’époque que maman était née à Nanaimo en Colombie-Britannique et que comme une Wong elle était obligée de marcher devant l’école des blancs et fréquenter l’école ségréguée pour les Chinois, les Autochtones et les Japonais.

Elle était un garçon manqué qui jouait au base-ball dans une équipe composé de ses douze frères et sœurs. Ma mère a quitté l’école tôt pour travailler et aider à payer l’éducation de son frère aîné et à seize ans elle était partie de Vancouver pour oeuvrer dans une épicerie appartenant à une de mes tantes à Toronto.

Jean Betsy Wong a ouvert sa propre épicerie un an plus tard, son affaire allait tellement bien qu’elle a amené le reste de la famille à Toronto. À vingt ans, ma mère a rencontré mon père, pendant leur première et seule sortie pour prendre un sorbet, sous la surveillance d’un chaperon. Leur mariage arrangé a été confirmé le lendemain.

En 1939 et à cause des lois discriminatoires de l’époque, ma mère qui était née au Canada avait perdu sa citoyenneté canadienne pour avoir marié mon père qui était arrivé en 1911, de Canton, en Chine. En 1947, les Chinois on finalement gagné le droit de vote et c’était seulement à cette époque que ma mère a pu redemander sa citoyenneté canadienne.

En 1957 et à l’âge de 38 ans, Jean Betsy Wong était la seule femme dans un comité de vingt délégués chinois venus de toutes régions du pays pour rencontrer le … Premier ministre Diefenbaker. Le comité voulait demander au gouvernement de changer les lois d’immigration qui séparaient encore les familles chinoises. Ces lois d’immigration étaient les instruments de l’Acte d’exclusion de Chinois qui était en vigueur jusqu’en 1947. Pourtant, les familles chinoises continuaient encore à être séparées en 1957, dix ans après.
Seuls les Chinois qui avaient reçu la citoyenneté canadienne pouvaient faire venir leur famille au Canada mais étrangement, les seuls admis étaient ceux qui avait moins de 18 ans ou plus de 65 ans. Maman a aidé M. Wong, le porte-parole choisi par le comité, à préparer son discours.

« Je connaissais très bien le discours » a dit ma mère « parce que j’avais aidé M. Wong à le pratiquer plusieurs fois. Ils m’ont assis à côté du Premier ministre parce que j’étais la seule femme dans le groupe. Le Premier ministre me demandait de répéter chaque phrase de M. Wong et je lui répété tout le discours, mot à mot parce que je le connaissais par cœur. La réunion a été un succès. »

« Tu nous as sauvé la journée Jean ! » disait M. Wong à ma mère et elle nous a expliqué pourquoi :

« Je ne savais pas à l’époque que Diefenbaker était partiellement sourd. M. Wong était de son côté sourd et moi, je lui parlais de son côté normal. » Maman a toujours beaucoup ri de cette histoire, elle est devenue la mairesse non-officielle du quartier chinois de Toronto depuis.

J’étais l’enfant « numéro 5 » de la famille et ils m’appelaient par mon nom chinois « Jing ». Mes demandes familiales m’ont mis en conflit avec les relations que j’avais avec mes amis canadiens. Dans l’adolescence, mes angoisses se sont converties en mépris contre ma famille et ma culture.

Ma mère soupirait : « J’ai semé des navets et je récolte des carottes. Si je disais que la lune est ronde, Jing me dirait le contraire ». Les crises et les raisonnements m’ont amenée à la réflexion et éventuellement, au Festival du patrimoine asiatique.

Entre-temps, ma mère organisait des cours de danse dans la communauté chinoise et des comités contre la démolition du quartier chinois de Toronto. Elle s’occupait aussi à temps plein au restaurant et organisait constamment des activités politiques et communautaires. En 1976 ma mère recevait l’Ordre du Canada pour son travail comme défenseur du quartier chinois et comme étant la seule femme qui avait combattu à l’époque les lois discriminatoires d’immigration contre les Chinois.

Mon déménagement à Vancouver a marqué une époque dans ma vie. Ma rébellion contre ma famille avait été tournée vers les causes sociales et politiques. Pendant dix ans, j’ai collaboré comme bénévole dans des événements, j’ai pris part à des manifestations politiques, j’ai travaillé avec des adolescents délinquants et participé au Festival de musique folklorique de Vancouver.

Dès mon déménagement à Montréal, j’ai commencé à travailler avec des enfants autistes et à explorer ma musique avec d’autres disciplines artistiques. J’ai été approchée par Bernard Nguyen pour commencer un Festival du patrimoine asiatique à Montréal en 1995. Malgré le fait qu’au début, j’étais plus intéressée à trouver des musicien pour mes films, le festival est devenu comme une autre partie intégrante de moi-même. Les objectifs du festival sont énormes, notre mandat consiste à détruire les barrières culturelles et construire des échanges entre les cultures, les disciplines d’art et les générations.

Plusieurs communautés culturelles vivant en ghetto à Montréal, surtout à cause des politiques d’immigration et la prépondérance des questions linguistiques. Nous voyons entre-temps des changements institutionnels même si le climat est des fois lent, raciste et ignorant. Mon rêve, c’est de pas avoir besoin des Festivals du patrimoine asiatique dans le futur.

J’ai choisi de diriger le Festival à cause de ma passion pour les arts et les activités communautaires et le fait d’être une Canadienne-chinoise, ce qui m’incite à porter mon intérêt sur les questions politiques et culturelles. Le festival m’a aussi donné un sens de la famille, de la communauté et a unifié mes intérêts dans « un tout ».

Le respect pour ce que nous sommes, pour les autres et pour la nature humaine m’ont été légués par mes parents. Je me sens encore loin d’atteindre mes objectifs. Mes fantômes, névroses, passions et illusions continuent à me hanter. Je me suis toujours identifiée très fortement avec à ma mère et je m’interroge sur les implications de cette identification sur mon complexe de super-femme.

Je conserve de doux souvenirs de mon père qui est arrivé au Canada sans rien d’autre que sa chemise sur le dos. Je ne savais pas que l’or que mon père cherchait se trouvait dans le cœur de ma famille…ma mère.




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